Avant-hier j’ai appris que le papa d’une de mes amies était décédé.
Cette amie je ne l’ai pas vu depuis 4 ans parce qu’on s’était engueulé. Je ne sais même plus trop pourquoi mais je crois que on avait pris des chemins de vie différents. Elle s’installait en couple, je m’envolais pour des nouvelles aventures. Elle rêvait de stabilité, de routine, je rêvais du contraire. Elle a été ma meilleure amie pendant quelques années. Du moins, elle était ma confidente. On s’envoyait des lettres qui pouvaient faire cinq copies doubles sans problème. Je ne sais même plus ce qu’on se racontait … Je sais qu’on se plaignait beaucoup du célibat mais qu’on se disait des choses très personnelles. C’était la seule avec qui j’arrivais à parler autant. Je ne lui avais pas dit que j’étais gay, elle ne le sait toujours pas.
Je l’aimais beaucoup car je la sentais différente elle aussi. Je savais et elle me l’exprimait avec nos mots de l’époque qu’elle avait une douleur intérieure. Je ne sais toujours pas aujourd’hui vraiment ce qu’elle avait. Je pense que le décès de sa mère très jeune y était beaucoup. Son père alcoolique devait avoir sa part de responsabilité aussi. On était différents, on avait des caractères de merde et on n’était pas beaucoup aimé.
Elle avait un look affreux, pas de look en fait. Elle portait des choses beaucoup trop grandes pour elle. Un jour elle m’avait dit que ce n’était quasiment que de la récupération … Dans sa chambre, il y avait des posters de dauphins partout, des photos de chiens. Elle passait pour la vraie beauf. Elle l’était et en plus elle n’était pas jolie. Non on ne l’aimait pas beaucoup.
Moi j’étais presque que avec des filles. J’étais très timide, très mal dans ma peau, je me posais déjà beaucoup de questions, là où on attend d’un garçon qu’il soit macho, « je-m’en-foutiste » et je n’avais pas de look moi non plus. Je ne portais pas de marques car ça coutait trop cher et que ma mère trouvait ça vraiment débile. On ne m’aimait pas beaucoup non plus.
Je crois que c’est pour ça qu’écrire nous faisait tant de bien. On pouvait enfin être nous sans se dire que l’autre allait nous juger, nous critiquer. Ca faisait du bien.
Elle a eu des doutes concernant notre amitié pendant un moment. Elle se sentait amoureuse. Elle ne me l’a dit que longtemps après mais je l’avais senti et je crois que c’est là qu’on a commencé à se perdre de vue pour finalement s’engueuler. On s’est fait beaucoup de mal sur la fin. Mais je tiens encore beaucoup à elle. Je n’ai jamais voulu reprendre contact malgré qu’elle l’ait essayé plusieurs fois. Ca me semblait insensé. C’est du passé. On n’est plus pareil, on n’a plus toutes ces choses qui nous rassemblaient. Je lui ai dit tout ça. Je lui ai dit que nos lettres n’auraient plus de sens aujourd’hui. Nos conneries non plus. Je lui ai dit que je voulais garder ça en mémoire et non pas une relation platonique sur Facebook ou par mail où l’on se raconterait nos vies en 10 linges tous les 3 mois.
CE passé nous appartient et plus personne ne pourra nous le prendre. Je sais qu’aujourd’hui on ne pourra plus s’étouffer en fumant des cigarettes dans un parc craignos de la ville (en sachant que c’était le seul endroit où on ne risquait pas de rencontrer quelqu’un que l’on connaissait) , qu’on ne pourra plus essayer de fumer des allumettes, qu’on ne pourra plus jamais être trop content en s’achetant un macdo alors que nos parents nous avaient donné de l’argent pour aller au cinéma, qu’on ne pourra plus jamais se foutre de la gueule des « réputés » du lycée en cachette, qu’on ne pourra plus jamais se passer des petits mots en cours pour se dire des choses existentielles comme « j’en ai marre », « j’ai faim », « T’as mis quoi à la question 5 ? », … Bref toutes ces choses ça sera « à nous » et « que nous » pour toujours.
Bref … J’ai donc appris par une autre amie que son papa était décédé. J’ai été très perturbé et en ai encore fait des cauchemars. Je savais que son papa était malade depuis des années. L’alcool l’avait tué. J’allais dire « la vie l’a tué aussi » mais ça serait un pléonasme. Je dois donc plutôt dire « sa vie de merde a accéléré sa mort ». Je l’aimais bien. Je ne l’ai pas vu souvent. C’était aussi un vrai beauf. Le genre de mec qui ressemble aux personnages des « Deschiens ». Mais il était gentil. Il respirait une certaine joie de vie quant son visage, son corps laissaient clairement apparaître la maladie, la souffrance et toutes les douleurs de la vie. Ca me touche et ça m’a beaucoup fait réfléchir à mon rapport à la mort.
J’ai presque un quart de siècle et j’ai eu la chance de ne pas encore avoir été confronté à la mort. C’est une chance et une malchance. Ma mère a perdu toute sa famille avant que je naisse ou alors que j’étais bébé. Ces deux parents sont morts très jeunes et à quelques mois d’intervalle. Je ne sais rien d’eux. Ca a toujours été un sujet tabou. Je me dis souvent que j’aurais besoin de savoir et que ma mère serait sans doute contente de m’en parler. Mais je n’y arrive pas. Elle n’y arrive pas. Etrange. La seule chose que je sais, je l’ai lu dans un journal intime de ma mère que j’avais retrouvé dans un grenier. J’y avais alors appris que mon grand-père frappait ma grand-mère devant ma mère … Je me souviens que de ça de ce journal intime. J’avais du le lire à 12 ans. Je ne l’avais jamais écrit et là ça me fait très bizarre de dire ça … Je voudrais savoir exactement mais je refuse de forcer ma mère à me parler de tout ça, ça serait trop douloureux pour elle je pense. Bref, je divague …
La première fois que j’ai été confronté à la mort, c’était en CM2. Le dernier jour d’école. Mon meilleur ami est rentré chez lui. Il a retrouvé son père pendu dans le garage. C’est ma mère qui me l’a appris le lendemain. Je me rappelle que je ne comprenais pas tout. Ca me paraissait irréel. J’avais mis du temps à comprendre et ça m’avait traumatisé. (Comment ça « se pendre » ? Je n’avais aucune idée de ce que ça voulait dire de se pendre). A partir de là, j’ai toujours eu peur de la mort. Bizarrement, les personnes que j’ai connu et qui sont mortes se sont quasiment toutes suicidées « mais » c’était toujours des personnes éloignées. Du moins des personnes que je ne connaissais que peu. Le mari de ma cousine qui s’est pendu à un arbre du jardin en laissant ces deux petits dans la maison. L’ex mari de ma marraine qui s’est jeté en voiture dans un fleuve, …
Sauf mon voisin qui est mort « naturellement ». La vieillesse. Je me souviens de l’enterrement car j’étais très mal. Tous ces gens tristes … J’avais l’impression d’avaler toutes ces douleurs et elles me tétanisaient. Je me rappelle que je me suis retrouvé devant le cercueil à faire je ne sais quel signe de croix avec je ne sais quel objet. Je ne comprenais rien. Je me rappelle que sa femme m’a serré dans ses bras et qu’elle pleurait. Je voyais toutes ces personnes âgées tristes mais je sentais qu’elles étaient habituées aux enterrements. Je sentais que quelque part elles se demandaient quand viendraient leur tour pour que cet enfer des enterrements en chaîne s’arrête …
La mort me fait peur. J’ai peur pour moi. J’ai peur pour les autres. Je n’ai aucune idée de la réaction que j’aurais quand cela arrivera. Je ne sais même pas si je serais capable d’aller à l’enterrement d’un proche. Je sais que personne – sauf peut être les croyants – est en mesure d’expliquer la mort mais je ne comprends pas comment on peut alors surmonter ça. « Pas le choix » certainement. Il paraît que la peur de la mort est une maladie du siècle et de nos sociétés dites occidentales. Allons.
Cette peur m’a donc rendu difficile la tâche d’écrire une lettre à mon amie. J’ai donc fait simple et en quelques lignes. Lui disant que je ne voulais surtout pas qu’elle pense que cette lettre venait d’un sentiment de pitié, que j’étais incapable de lui dire quoi que ce soit de concret pour l’aider, que je pouvais juste lui offrir mon écoute et surtout la possibilité de se défouler sur le papier si elle en avait besoin. Je ne lui ai pas dit que cela ne signifiait pas que je souhaitais reprendre contact mais je pense qu’elle le comprendra … Je lui propose juste de replonger dans une période lointaine le temps d’une lettre. Redevenir une adolescente, cracher sa rage sur le papier, pour pouvoir un peu affronter ce qu’on avait pas prévu à l’époque : les choses encore plus dures que les maux d’adolescents …
Merci car je me suis mis à poil devant vous dans cet article ... J'en avais besoin.
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